Imprimer cette page

3ème dimanche du temps ordinaire - 26 janvier 2020

Saint Matthieu présente le commencement du ministère de Jésus. Il est bon de ne pas se limiter à la lecture brève que propose la liturgie (quelques versets pour gens pressés peut-être !), mais de poursuivre, si possible, la lecture longue jusqu’à la fin du chapitre 4, qui est utile pour bien saisir toute la pensée de l’Evangéliste. Comme fil rouge de la réflexion, on peut souligner l’importance des lieux qu’il évoque, porteurs d’une approche à la fois géographique et théologique. Matthieu présente trois tableaux. 

Premier tableau : de Nazareth à Capharnaüm en Galilée. 

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean Baptiste, il se retira en Galilée.
Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord du lac,
dans les territoires de Zabulon et de Nephtali.
Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète Isaïe :
Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain,
Galilée, toi le carrefour des païens :
le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière.
Sur ceux qui habitaient dans le pays de l’ombre et de la mort, une lumière s’est levée.
A partir de ce moment, Jésus se mit à proclamer : « Convertissez-vous,
car le Royaume des cieux est tout proche. »

Peut-être est-ce l’arrestation de Jean Baptiste qui provoque la décision de Jésus ? L’heure est venue pour lui de prendre le relais, de se manifester en public et d’entrer en action. C’est en Galilée que Joseph avait choisi aussi de s’installer au retour d’Egypte. C’est en Galilée sur la rive d’un lac que Jésus choisit d’habiter et qu’il précédera encore ses disciples après sa résurrection. C’est un pays carrefour, un pays frontière, une région de brassage et de passage, carrefour des païens, comme le décrit Isaïe dans la première lecture de ce dimanche entendue déjà à Noël. « C’est là qu’allait se lever une grande lumière », avait-il annoncé. La Galilée est une région où les Israélites ne sont plus tout à fait chez eux, entre eux, mais où ils côtoient des gens différents. Un « pays de l’ombre et de la mort », un pays ténébreux, de mélange de populations, au regard d’Israël peuple de l’alliance, peuple détenteur de la lumière, sans mélange, peuple de purs. Capharnaüm est située aux confins du Jourdain, là où s’arrête la civilisation pour des gens de Judée, un carrefour de païens et donc sillonné par des gens peu fréquentables. Alors que la Judée était considérée comme enclavée, la fouille archéologique récente de certaines villes, traversées ou non par Jésus, telles que Sepphoris, Tibériade ou Bethsaïde, révèle un riche carrefour commercial et culturel avec une influence hellénistique rayonnante. Certains disciples, loin d’être indigents ou égarés, pouvaient provenir de milieux aisés. Un pays qui est une route, la route de la mer, cette étendue mystérieuse considérée comme inquiétante en Israël. Une route ouverte aux voyages, aux traversées, mais dangereuse aussi, car menacée par des tempêtes. Une route qui invite à quitter la terre ferme et à prendre le large.

Jésus choisit d’habiter dans ce pays frontière, loin des centres religieux. Il aurait pu choisir Jérusalem, le lieu saint et lumineux, où Dieu est présent dans le Temple où il demeure. Un haut-lieu où l’on se retrouve entre croyants, derrière des remparts, et là où résident et se retrouvent les scribes et les responsables religieux. En Galilée, Jésus vient habiter à Capharnaüm, une ville peu recommandable s’il faut en croire nos dictionnaires (!) où le mot désigne un endroit très encombré et en désordre, « foutoir » et fourre-tout.

Depuis des années, nos villes, nos villages, nos familles ont été bien bousculées. Nous vivons de plus en plus en terre païenne et dans des « capharnaüms ». Fini le temps de chrétienté, le temps de l’ordre dans les paysages et les villes, dans les têtes et les vies, dans les relations. Pourquoi nous en désoler ? Jésus choisit d’habiter là où l’on ne trouve pas nécessairement Dieu dans les armoires bien rangées, les têtes bien faites, les communautés de stricte observance, dans les vies bien tranquilles, les parcours infaillibles et sans défaut de gens toujours en règle en tout point avec les règles. Mais dans les lieux sans histoire, que peut-il se passer de nouveau ? 

Deuxième tableau : Le bord du lac et une barque de pêcheurs. 

Comme il marchait au bord du lac de Galilée, Jésus vit deux frères,
Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans le lac : 
c’étaient des pêcheurs.
Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
Plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean,
qui étaient dans leur barque avec leur père, en train de préparer leurs filets.
Il les appela. Aussitôt, laissant leur barque et leur père, ils le suivirent.

Le lac de Galilée, cette petite mer qui est en quelque sorte le Nazareth de deux familles de pêcheurs. Celles de Pierre et André, puis de Jacques et Jean. Enfin, la barque où ils travaillent, où ils arrangent et jettent leurs filets. Le lac est en même temps frontière, mais aussi enclos. Nous assistons à une rencontre inattendue entre un charpentier et des marins pêcheurs qui retrouvent chaque jour leurs lieux de pêches familiers, aux mêmes heures. Ils connaissent les humeurs et les charmes de ce lac qui est leur gagne-poisson. Jésus est en marche, au bord du lac. Il voit deux frères et les appelle à quitter le lac et leur barque pour le suivre. Ils acceptent et s’en vont. Pêcheurs ils resteront, mais en pays bien plus ouvert et plus vaste que leur lac, leur promet Jésus, et ils aborderont d’autres rivages, « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Désormais ce sont des hommes qu’ils auront à pêcher, à conduire à la foi.

Quels sont nos lacs familiers aujourd’hui, nos lieux de pêches ? Sont-ils des enclos, où des lieux ouverts aux dimensions du monde ? Sommes-nous assez persévérants pour jeter les filets de l’Evangile pour que la Bonne Nouvelle du Christ devienne nourriture, pain de vie et poissons – deux symboles eucharistiques – pour les hommes de ce temps qui est le nôtre ? 

Troisième tableau : la Galilée, la Syrie, la Décapole. 

Jésus, parcourant toute la Galilée, enseignait dans leurs synagogues,
proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume,
guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Sa renommée gagna toute la Syrie, 
et on lui amena tous ceux qui souffraient […] et il les guérit. 
Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, 
de Jérusalem et de la Judée, et d’au-delà du Jourdain.

L’espace s’élargit, en Galilée puis au-delà des frontières. Des synagogues juives aux terres étrangères. De la Galilée à la Judée. Du pays d’Israël à des villes et nations païennes. En tous lieux il guérit ceux qui souffrent et rassemble les foules. Nous retrouvons encore, dans ce 3e passage du texte, le même mouvement, le même choix, le même appel du Christ : il invite à passer des lieux clos aux espaces ouverts et « périphériques » ; des lieux enfermés derrière des barrières, à des espaces frontières ; des lieux-nations à des espaces carrefours et mélanges de nations, des lieux de culte aux espaces de vie de tous les peuples. Comme lui et avec lui, les sédentaires sont appelés à devenir nomades, les installés à se faire marcheurs, les indigènes à côtoyer les étrangers, les pêcheurs de poissons à se faire pêcheurs d’hommes, les uns à rencontrer les autres.

Venez derrière moi, avait dit Jésus aux pêcheurs de Galilée. Ainsi s’adresse-t-il encore à tous les baptisés en son nom. A Corinthe, les guides et les pasteurs semblaient l’avoir oublié, constituant autour de leur personne des communautés fermées et rivales. Paul les reprend avec force. 

[…] Qu’il n’y ait pas de division entre vous, 
soyez en parfaite harmonie de pensées et de sentiments.[…] 
On dit qu’il y a des disputes entre vous. […] 
Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », 
ou bien : « J’appartiens à Apollos », 
ou bien : « J’appartiens à Pierre », ou bien : « J’appartiens au Christ ». 
Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce donc Paul qui a été crucifié pour vous ? 
Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?

Paul reproche à des pasteurs ou des meneurs charismatiques dans l’Eglise de Corinthe, peut-être assoiffés de pouvoir, d’oublier qu’ils sont appelés à se tenir derrière le Christ et non à sa place, ou devant lui pour annoncer sa venue. Ils peuvent entraîner des membres de l’Eglise à les suivre. Ce qui a pour conséquence d’instaurer des clans fermés sur eux-mêmes et de provoquer des rivalités ainsi que des divisions. Ainsi, dès ses origines, nous voyons apparaître dans l’Eglise des dérives communautaristes qui resurgiront de manières diverses au long des siècles et qui font tellement obstacle encore aujourd’hui à l’annonce de l’Evangile à tous les peuples de la terre. Les remontrances de Paul s’adressent particulièrement, en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, à toutes les Eglises qui se réclament du Christ et le divisent en s’enfermant dans toutes sortes de querelles. Elles sont objets de scandale aux yeux du monde et nuisent à l’annonce de l’Evangile.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Matthieu - Mt 4, 12-23