3ème dimanche de Carême - 15 mars 2020

L’Église romaine a renoué avec la tradition de l’Église ancienne concernant le parcours des catéchumènes qui se préparent à recevoir le baptême au cours de la veillée pascale. Ce dimanche inaugure une série de trois, correspondant aux trois « scrutins » qui précèdent l’entrée dans la Semaine Sainte. Avant leur baptême, les catéchumènes adultes sont invités à « scruter » (accomplir un discernement sur) leurs intentions profondes, à être au clair sur ce qu’ils attendent et cherchent en demandant le baptême, à bien en saisir le sens et la portée, à bien connaître le Christ, source de vie et don de Dieu. Ils sont invités à s’adresser à Dieu en reprenant la prière du Psaume 138. « Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensée ; éprouve-moi, tu connaîtras mon cœur. Vois si je prends le chemin des idoles, et conduis-moi sur le chemin d’éternité. »

Ces scrutins concernent aussi tous les baptisés à chaque carême. Quelle image se font-ils de Dieu, du Christ ? Saint Jean les invite à le reconnaître comme le chemin, la vérité, la vie. Avec la Samaritaine, comme la source d’eau vive pour tout être humain de bonne volonté. Avec l’aveugle-né, comme la source de vie éternelle pour ceux qui croient en lui. Avec Lazare, comme le vainqueur de la mort. Les trois récits de ces dimanches présentent la foi comme trois rencontres avec le Christ qu’ont vécues une femme étrangère et pécheresse, un aveugle de naissance, un ami qui meurt et ses proches. Le récit de la rencontre entre Jésus et la femme de Samarie est très long et comporte plusieurs épisodes. Contentons-nous de deux passages. D’abord le moment de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine.

Jésus arrivait à une ville de Samarie, appelée Sykar, […] 
où se trouve le puits de Jacob. 
Jésus, fatigué par la route, s’était assis là, au bord du puits. 
Il était environ midi. Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. 
Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » 
(En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter de quoi manger.) 
La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi qui es juif, tu me demandes à boire, 
à moi, une Samaritaine ? » 
(En effet, les Juifs ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains.) 
Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu, 
si tu connaissais celui qui te dit : « Donne-moi à boire », 
c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » 
Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, 
et le puits est profond ; avec quoi prendrais-tu l’eau vive ? 
Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, 
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? » 
Jésus lui répondit : « Tout homme qui boit de cette eau 
aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai 
n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai 
deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle. » 
La femme lui dit : « Seigneur, donne-la-moi, cette eau : que je n’aie plus soif, 
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » 
La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » 
Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari, car tu en as eu cinq, 
et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari : là, tu dis vrai. » 
La femme lui dit : « Seigneur, je le vois, tu es un prophète. »

Trois choses séparent Jésus et cette femme : le pays, la religion, le sexe. Pour les Juifs, les Samaritains sont infréquentables, parce qu’hérétiques, idolâtres depuis des siècles. Les disciples à leur retour seront surpris de le voir parler à une femme et de plus une Samaritaine. Cette femme est en quelque sorte la personnalisation de la Samarie paganisée, vilipendée par les prophètes. Il est possible que les cinq maris – plus un – symbolisent les cinq divinités auxquelles les Samaritains rendaient un culte, ainsi que l’instabilité et le vagabondage de ces israélites des royaumes du Nord qui avaient trahi l’Alliance avec Yahvé, le Dieu unique. Pourtant c’est à cette femme que Jésus demande à boire, lui qui représente la fidélité à la Loi et à l’Alliance. Inversion totale des rôles, qui n’est pas sans rappeler certains textes du Concile Vatican 2 exprimant ce que l’Église catholique apporte au monde mais aussi ce qu’elle reçoit de lui (GS n° 44). N’a-t-elle pas à demander à boire elle aussi en bien des domaines au monde de ce temps, et à prendre en lui une position de service et d’accompagnement comme le Christ ? Mais comme lui, sa mission est de questionner chacun au nom de l’Évangile : à quels puits va-t-il puiser de l’eau pour donner du sens à sa vie, à son présent et à son avenir ? À des puits de science, de technique, de richesse qui ne sont peut-être que des puits d’eaux mortes ou des citernes vides ? Un questionnement adressé aussi à chacun en ce temps de Carême : qu’as-tu à offrir à boire au Dieu mendiant qui a soif de ton eau, et s’assoit fatigué, sur les margelles de ton cœur ?

Jésus transgresse les trois barrières qui le séparent de cette femme et se présente à elle comme demandeur d’un peu d’eau. Étonnement de sa part : toi qui es juif, lui dit-elle, tu me fais une demande ! Le dialogue change de ton dans le récit. Jésus lui révèle qu’il est plus grand que Jacob qui avait creusé ce puits : il est la source d’une eau vive, il est le don de Dieu.

L’image du puits est importante pour comprendre le sens du texte. Pour les Sémites, le puits est un lieu symbolique, un lieu de vie en terre désertique. Et pour les Hébreux, le puits, c’est la Tora, – le don de Dieu par excellence – à laquelle le croyant puise la sagesse et la connaissance de Dieu pour une vie heureuse de justice et de paix. Jésus révèle à cette femme que désormais, il est en personne le puits qui donne l’eau vive et apaise toute soif humaine. Non seulement, il est le puits, mais aussi la source d’eau vive qui alimente le puits. Plus tard, il ira bien plus loin encore : il parlera de son corps, de son sang, de sa parole comme sources de vie éternelle pour qui les mange et s’y abreuve.

Jésus conduit cette femme et nous conduit avec elle à mieux le connaître. Elle a devant elle le don de Dieu en sa personne, le puits et la source, et il lui dit cette parole révélatrice du grand mystère de la foi chrétienne : l’eau que je donnerai deviendra en celui qui la boit, source jaillissante pour la vie éternelle. A la source extérieure qu’est le Christ se substitue une source intérieure en celui qui croit en lui. A la source de vérité extérieure qu’était la Loi ancienne se substitue désormais une Loi nouvelle, intérieure, en celui qui accueille la parole du Christ, lumière du monde et vérité de Dieu et boit à la source d’une vie éternelle. Aux cultes extérieurs que l’on rend dans les hauts-lieux et les temples se substitue le culte intérieur rendu au Père en esprit et en vérité. Quand cette Samaritaine demande à Jésus où il faut adorer, Jésus lui répond :

Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient 
où vous n’irez plus ni sur cette montagne 
ni à Jérusalem pour adorer le Père. […] 
L’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs 
adoreront le Père en esprit et vérité : 
tels sont les adorateurs que recherche le Père. 
Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, 
c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » 
La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, 
celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, 
c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » 
Jésus lui dit : « Moi qui te parle, je le suis. »

Au peuple d’Israël, Jacob avait donné un puits. Pour le peuple assoiffé dans le désert, sur l’ordre de Dieu Moïse avait fait jaillir l’eau du rocher, comme nous pouvons le lire dans le Livre de l’Exode. Désormais c’est du cœur du Christ que couleront des fleuves d’eau vive. (Jn 7, 38). Saint Paul dans sa Lettre aux Romains développera longuement ce que représente la nouveauté du Christ. Désormais ce n’est plus au puits de la Loi qu’il faut puiser, mais au puits de la grâce donnée par le Christ, lui le don de Dieu, lui notre source intérieure.

Frères, Dieu a fait de nous des justes par la foi ; 
nous sommes ainsi en paix avec Dieu
par notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a donné, par la foi,
l’accès au monde de la grâce dans lequel nous sommes établis ;
et notre orgueil à nous, c’est d’espérer avoir part à la gloire de Dieu.
Et l’espérance ne trompe pas, 
puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Jean - Jn 4, 5-42