6ème dimanche de Pâques - 26 mai 2019

Les trois lectures de ce dimanche nous invitent à visiter trois moments de l’histoire du salut, celui de la vie terrestre de Jésus, celui de l’Église à sa naissance, et celui de la réalisation plénière du Royaume de Dieu. Dans l’Évangile selon saint Jean au chapitre 14, nous revivons les derniers instants de la vie de Jésus avant sa Passion. Il parle de son départ vers le Père, mais il promet à quiconque l’aimera que le Père et lui viendront chez lui, demeureront auprès de lui. Il leur promet que le Père leur enverra en son nom l’Esprit saint qui leur enseignera toutes choses et leur fera souvenir de tout ce qu’il leur a dit et il ajoute :

C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne ;
ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne.
Ne soyez donc pas bouleversés et effrayés.
Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous.
Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père,
car le Père est plus grand que moi.

Dans l’Apocalypse du même saint Jean, nous poursuivons la lecture du chapitre 21 entamée dimanche dernier. Nous sommes projetés à la fin des temps et à la réalisation de la promesse de Jésus, l’habitation plénière de Dieu au milieu de l’humanité.

Autre ton dans les Actes des apôtres, qui nous plongent dans le temps de l’Église en ses commencements. Elle se trouve en face d’une question majeure. Un violent conflit éclate entre les chrétiens qui viennent du judaïsme et ceux qui viennent du monde païen. Les premiers pensent qu’il faut imposer aux seconds toutes les pratiques religieuses du judaïsme, notamment la circoncision, pour qu’ils entrent dans l’Église. Ce conflit coïncide avec l’émergence de deux villes devenues des pôles importants de la vie des chrétiens : Jérusalem, capitale du judaïsme ou résident les Apôtres et les anciens, et Antioche, ville syrienne qui est devenue un foyer d’évangélisation des païens. C’est à Antioche que résident Paul et Barnabé après avoir parcouru les terres païennes de nombreux pays méditerranéens et y avoir fondé des communautés. Le chapitre commence ainsi :

Certaines gens venus de Judée
voulaient endoctriner les frères de l’Église d’Antioche en leur disant :
« Si vous ne recevez pas la circoncision selon la loi de Moïse,
vous ne pouvez pas être sauvés. »
Cela provoqua un conflit et des discussions assez gravesentre ces gens-là et Paul et Barnabé.
Alors on décida que Paul et Barnabé, avec quelques autres frères,
monteraient à Jérusalem auprès des Apôtres et des Anciens
pour discuter de cette question.
Finalement, les Apôtres et les Anciens décidèrent avec toute l’Église
de choisir parmi eux des hommes
qu’ils enverraient à Antioche avec Paul et Barnabé.
C’étaient des hommes qui avaient de l’autorité parmi les frères : Jude et Silas.

Ainsi donc ce conflit suscite la mise en place d’une assemblée générale de l’Église, un « synode » ou un « concile » dirait-on aujourd’hui, avec des explications, des réflexions, des débats et des décisions. Le texte liturgique de ce dimanche ne présente que le début et la conclusion du récit de Luc, et ne mentionne pas les douze versets nécessaires pour bien en saisir la portée. Luc nous y rapporte trois prises de parole successives. Comme la discussion est vive, Pierre d’abord, revêtu de son autorité spirituelle, prend la parole. Il déclare ne pas vouloir imposer aux païens des prescriptions de la Loi qui ont été « un joug que les juifs eux-mêmes ont été incapables de porter » (v.10).

Barnabé et Paul abondent dans le sens de Pierre et attestent qu’ils ont vu Dieu à l’œuvre dans leur mission chez les païens, sans qu’ils soient circoncis. Jacques, enfin, le frère de Jésus, qui représente avec les anciens de Jérusalem une tendance plutôt légaliste et judaïsante, s’exprime en tant que président responsable de l’assemblée et propose une solution de compromis, un consensus acceptable par tous. Il se rallie à la position de Pierre qu’il appelle étrangement « Siméon ». Son point de vue : la circoncision ne s’impose pas pour les païens devenant chrétiens, mais certains interdits par rapport aux pratiques païennes, oui. Conclusion des débats : l’assemblée décide de porter une lettre aux chrétiens d’Antioche, dont voici la teneur ; nous la lisons ce dimanche :

« Les Apôtres et les Anciens saluent fraternellement
les païens convertis, leurs frères, qui résident à Antioche, en Syrie et en Cilicie.
Nous avons appris que quelques-uns des nôtres, sans aucun mandat de notre part,
sont allés tenir des propos qui ont jeté chez vous le trouble et le désarroi.
Nous avons décidé à l’unanimité de choisir des hommes
que nous enverrions chez vous, avec nos frères bien-aimés Barnabé et Paul
qui ont consacré leur vie à la cause de notre Seigneur Jésus Christ.
Nous vous envoyons donc Jude et Silas, qui vous confirmeront de vive voix ce qui suit :
L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous
d’autres obligations que celles-ci, qui s’imposent : vous abstenir
de manger des aliments offerts aux idoles,
du sang, ou de la viande non saignée, et vous abstenir des unions illégitimes.
En évitant tout cela, vous agirez bien. Courage ! »

Quelques remarques sur ce « concile » de Jérusalem.

D’abord au sujet du conflit qui en est l’occasion. Il se greffe sur une question qui s’est posée dans l’Église dès ses commencements, puis plus tard, dans des moments de grandes mutations, et qui se pose encore aujourd’hui de manière très vive. Il s’agit du rapport entre l’Évangile et les religions ainsi que les cultures des peuples où il est annoncé. Jésus est né dans une culture et une religion juives dont il a assumé les Écritures et la Loi, les pratiques rituelles, mais en critiquant certaines de leurs dérives. Il a même contrevenu à certaines prescriptions, concernant par exemple, la pureté corporelle, le contact avec les non-juifs, les prescriptions sabbatiques, les rapports homme-femme. Le non-respect des traditions lui a valu un procès et même la mort.

Il a proclamé que l’Évangile du salut qu’il est venu annoncer concerne toute l’humanité de tous les temps et de toutes les cultures. Une nécessité s’impose donc à son Église : toute évangélisation comporte une inculturation, c’est-à-dire une négociation, une adaptation, pour que chaque peuple entende l’Évangile, le comprenne et l’intègre dans sa propre langue, sa propre culture, voire sa propre religion. Cette assemblée de Jérusalem nous indique que deux aspects sont toujours à prendre en compte dans une démarche d’évangélisation.

En premier lieu, de la part de ceux qui annoncent l’Évangile. Ils doivent être conscients qu’ils ne l’annoncent pas de manière pure et intemporelle. Comment s’est posée au cours de l’histoire et se pose encore cette question aujourd’hui ? Les catholiques romains annoncent et proposent l’Évangile dans une langue, un dogme, des rites catholiques européens, romains. Mais faut-il s’approprier la culture romaine pour être chrétien ? D’où question : comment proposer, voire imposer l’Évangile, sans proposer ni imposer comme cela a été souvent le cas, l’enveloppe culturelle et religieuse dans laquelle il a pris corps ? Ne doit-on pas plutôt demander à ceux à qui l’on s’adresse, de traduire et d’exprimer eux-mêmes la Bonne Nouvelle dans leur propre culture ?

Mais ceux-ci à leur tour ne doivent-ils pas chercher en quoi l’Évangile remet en cause certains aspects de leur culture, de leurs valeurs religieuses ou morales ? Ils doivent s’inspirer pour cela de la manière dont Jésus a lui-même remis en cause les dérives de sa propre religion. Lors du concile Vatican 2, l’Église catholique a entrepris largement ce travail d’inculturation, notamment dans la constitution « Gaudium et spes ». Dès son ouverture Jean XXIII avait déclaré : « Il faut que l’Église se tourne vers les temps présents qui entraînent de nouvelles situations, de nouvelles formes de vie, et ouvrent de nouvelles voies à l’apostolat catholique. (…) Le précieux trésor de la foi, (…) nous ne devons pas seule­ment le garder comme si nous n’étions préoccupés que du passé, mais nous devons nous mettre joyeusement, sans crainte, au travail qu’exige notre époque, en poursuivant la route sur laquelle l’Église marche depuis près de vingt siècles. »

C’est dans la même perspective que le pape François rappelle au début de son exhortation apostolique Amoris laetitia (§3) qui a conclu les deux synodes sur la Famille, que « tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Dans chaque pays ou région, peuvent être cherchées des solutions plus attentives aux traditions et aux défis locaux car les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué. »

Une remarque encore pour conclure. Le récit de Luc nous éclaire sur le fonctionnement de l’Église à ses débuts. Quand il y a crise, il y a convocation d’une assemblée, consultations, débats, discussions, négociations et décisions prises avec toute l’Église. Il y a aussi choix de délégués, exercice de l’autorité, mandat confié par les apôtres et les anciens, invocation à l’Esprit pour prendre des décisions. Ce texte des Actes atteste que dès les premiers temps de son existence, l’Église n’est ni anarchique, ni monarchique, mais synodale et qu’en elle il y a déjà des fonctionnements que nous pouvons qualifier aujourd’hui de démocratiques. Reste cependant toujours l’exigence première de la fidélité à l’Esprit Saint et la référence à l’Évangile.

 

Informations supplémentaires

  • Evangile: selon saint Jean - Jn 14, 23-29