1. 7 avril 2019 — 5° dimanche de Carême — C — 150 ans de la fondation des sœurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique (Sœurs blanches) — Plouguerneau (29)

 Is 43, 16-21 ; Ps 125 ; Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 1-11

Frères et Sœurs,

 

Dans la Première lecture, Dieu nous dit par la bouche du prophète Isaïe : « … je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. (…) pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Le prophète faisait référence au retour des exilés de Babylone vers Jérusalem. Il les appelait alors à rejeter les idoles muettes auxquelles ils s’étaient attachés afin d’adorer le vrai Dieu qui seul pouvait les sauver.

Je trouve cette image parlante pour évoquer la fondation des Pères Blancs en 1868, puis un an plus tard celle des Sœurs Blanches dans laquelle Marie-Renée ROUDAUT s’engagea sous le nom de sœur Marie-Salomé. Elle y apporta toute sa foi, sa passion pour annoncer l’Évangile, son énergie pour le service.

La Bonne Nouvelle n’avait pas encore pénétré en Afrique. Par ces deux Sociétés de Vie apostolique, et ceux et celles qui ont donné leur vie pour cela, Dieu a ouvert un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Ces fleuves d’eau vive qui vinrent désaltérer le peuple africain.

Mgr LAVIGERIE avait la conviction que l’Afrique devait être évangélisée par les Africains eux-mêmes. Les missionnaires n’étant là que comme des initiateurs. Sous-entendu afin de laisser l’Esprit Saint agir dans le cœur de ces populations.

Mgr LAVIGERIE a eu là une magnifique intuition. Il est important de contempler le chemin que le Seigneur a ouvert en Afrique depuis ce moment-là. Il n’est pas fini, loin de là, mais souvenons-nous de ce que les pères du Concile Vatican II affirmaient il y a une cinquantaine d’années dans le décret Ad Gentes : « L’Église, en effet, enfonce des racines plus vigoureuses en chaque groupe humain, quand les diverses communautés de fidèles possèdent, tirés de leurs membres, leurs propres ministres du salut, (…), en sorte que les jeunes Églises acquièrent peu à peu une structure diocésaine avec un clergé propre.1 »

Aujourd’hui, ces jeunes Églises ont acquis de la maturité. Le nombre de diocèses a doublé dans le monde depuis le Concile, dont beaucoup en Afrique.

Comme l’affirmait encore le même décret « La communion avec l’Église universelle sera d’une certaine manière consommée lorsque, elles aussi (NDLR ces jeunes Églises), participeront activement à l’action missionnaire auprès d’autres nations.2 ».

Nous y sommes. Les prêtres africains sont des milliers en France en mission dans les diocèses. Nous en avons huit chez nous ! Les sœurs africaines qui sont ici présentes témoignent aussi de la mission qu’elles accomplissent aussi en France. Le travail d’initiation de nos deux sociétés missionnaires a porté des fruits que Dieu seul peut mesurer, mais nous sommes témoins du travail de l’Esprit Saint qui permet aujourd’hui de vivre entre l’Église de France et celles de nombreux pays d’Afrique, une stimulation réciproque pour la mission. La mission en ce XXIsiècle est devenue un échange entre Églises. Elle n’est plus à sens unique ! On peut affirmer que les Pères Blancs et les Sœurs Blanches qui nous ont précédés n’ont pas donné leur vie en vain.

Nous faisons l’expérience maintenant que le chemin du Seigneur ne s’ouvre pas seulement en terre d’Afrique, mais aussi chez nous qui avons été pourtant à l’origine de ces missions. Plus que jamais, nous avons besoin, ici aussi, de cette source d’eau vive qui a abreuvé nos pays d’Afrique. Nous avons besoin de nous convertir pour raviver en nous la source de notre baptême.

L’expérience fondatrice personnelle de Mgr LAVIGERIE se résume en ces deux expressions : Dieu-Miséricorde, Christ-Sauveur. Nous avons besoin de le retrouver aujourd’hui en cette période douloureuse pour l’Église et aussi pour notre société qui aurait tant besoin d’accueillir Celui qui seul peut lui donner la Vie ! Celui qui peut tous nous abreuver de sa source d’eau vive.

Alors que nous allons bientôt célébrer la Passion du Christ, nous pouvons retenir pour nous-mêmes en ce temps de Carême ce que Saint-Paul nous dit dans la deuxième lecture : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à Lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la Résurrection d’entre les morts. » Ravivons notre amitié avec le Christ et laissons-nous sauver par Lui.

L’Église d’Afrique traverse aussi une période difficile. Aux problèmes de mœurs s’ajoutent les persécutions, les instabilités politiques, les violences qui en découlent, les guerres. La barque est secouée là-bas aussi et, comme ici, ce sont des disciples-missionnaires qui peuvent la sauver.

Les intuitions pastorales de Mgr LAVIGERIE continuent d’orienter la mission actuelle des Pères Blancs et des Sœurs Blanches. J’aimerais en souligner trois que nous pouvons retenir comme un appel adressé à toute l’Église :

1. Tout faire pour que l’être humain soit respecté dans sa dignité en ayant soin des plus fragiles, des plus vulnérables. Comme le disait Mgr LAVIGERIE : « Je suis homme, l’injustice envers d’autres hommes révolte mon cœur. » Puissions-nous aujourd’hui encore être révoltés contre les injustices qui sont perpétuées dans le monde, mais aussi à l’intérieur de l’Église comme cela nous bouleverse actuellement. Notre tentation serait de jeter la pierre, comme pour la femme adultère dans l’Évangile, contre ceux qui ont atteint durablement la vie de nombreuses victimes, ou qui l’ont permis, et dont le péché retombe sur toute l’Église, mais nous sommes au contraire invités par Jésus à nous interroger sur notre propre comportement vis-à-vis des autres, et en particulier des plus vulnérables : « Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » nous dit Jésus dans l’Évangile. Nous avons tous à grandir en sainteté. C’est le seul chemin de guérison pour l’Église et pour le monde.

2. Être à l’écoute des grands problèmes qui affectent notre humanité. En 1888, le Cardinal LAVIGERIE lança une grande campagne européenne contre l’esclavage dans l’Est africain. C’était le défi du moment. Aujourd’hui, nous sommes confrontés aux grandes migrations dues à l’instabilité politique et économique de nombreux pays, mais aussi aux changements climatiques. Elles provoquent de nouveaux esclavages et de grandes misères.

Les chrétiens eux-mêmes sont divisés sur ce qu’il convient de faire. Mais ce n’est pas en déchaînant de la violence sur les réseaux sociaux que nous allons régler le problème, au contraire. Comme l’exprimait Mgr LAVIGERIE : « La charité, dans son double objet — Dieu et le prochain — je voudrais la voir devenir pour ainsi dire, la passion de notre vie apostolique. » Que ce soit donc aussi notre passion pour résoudre ce grand défi actuel des migrations !

Dans les grands problèmes qui affectent notre humanité, il y a aussi le défi de la protection de la planète, notre Maison commune. Le pape François nous a rappelé, dans Laudato Si, que la charité envers le prochain et le respect de la Création étaient indissociables. Là aussi, comme chrétiens, nous devons nous unir avec tous les hommes de bonne volonté pour changer nos comportements lorsqu’ils sont mortifères pour l’environnement.

3. Enfin, les Pères Blancs et les Sœurs Blanches attachent beaucoup d’importance au dialogue interreligieux, notamment avec les musulmans qui sont très nombreux en Afrique. Lors de son voyage à Rabat dimanche dernier, le pape François a dit dans son homélie : « Certes, les circonstances qui peuvent nourrir la division et la confrontation sont nombreuses ; les situations qui peuvent nous conduire à nous affronter et à nous diviser sont indiscutables. (…) C’est seulement si, chaque jour, nous sommes capables de lever les yeux vers le ciel et de dire Notre Père, que nous pourrons entrer dans une dynamique qui nous permet de nous regarder et de prendre le risque de vivre, non pas comme des ennemis, mais comme des frères.3 »

J’ajouterai que nous n’avons pas non plus à renoncer à annoncer l’Évangile aux musulmans. Beaucoup sont touchés par le Christ aujourd’hui. Plusieurs seront baptisés à Pâques. Mais l’annonce de l’Évangile passe toujours par le respect et l’amitié. 

Le charisme des Pères Blancs et des Sœurs Blanches continue d’irriguer l’Église et de nous appeler à la conversion en traçant dans nos déserts un chemin pour le Seigneur. AMEN

 

X Laurent DOGNIN

Évêque de Quimper et Léon



[1] Concile Vatican II. Décret Ad Gentes n° 16

[2] Concile Vatican II. Décret Ad Gentes n° 20

[3] Homélie du pape François lors de la messe du 31 mars 2019 à Rabat, Maroc.