18 avril 2019 – Jeudi Saint – Cathédrale Saint-Corentin – Quimper (29) Ex 12, 1-8.11-14 ;Ps 115 ; 1Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15

Frères et Sœurs,

Dans la deuxième lecture de ce jour, Saint-Paul emploie des expressions qui ne sont pas si faciles à comprendre, même si nous sommes familiers de ce vocabulaire, car nous l’entendons à chaque fois que nous venons à la messe. Je veux parler notamment de cette phrase étonnante de Jésus lorsqu’il donne le pain à ses disciples : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. »
Jésus exprime de façon très forte et même presque surprenante le don qu’il fait de sa vie, et même de son corps. Donc pas seulement une part de sa vie, mais toute sa vie dans ce qu’elle a de plus précieuse, à savoir son propre corps. Que peut-on donner de plus en effet ? Jésus n’a pas donné au monde seulement un enseignement, des valeurs comme on dit aujourd’hui. Il n’a pas donné seulement de l’espérance. Il s’est donné lui-même. Il a tout donné.
La deuxième partie de la phrase montre que nous ne sommes pas obligés de recevoir ce don ! « Faite cela en mémoire de moi. » dit Jésus. Il s’agit d’un appel, d’une demande de Jésus. Nous pouvons refuser. Nous pouvons ne pas faire cela justement ! La porte de l’amour de Dieu est grande ouverte, mais elle n’est pas un passage obligé !

Cet appel à « faire cela » en mémoire de lui, nous pouvons le comprendre de deux façons différentes :

Tout d’abord comme une invitation à réitérer ce geste, c’est ce que nous faisons lorsque nous célébrons l’eucharistie. Saint-Paul le dit un peu plus loin dans le texte : « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. »
Cette phrase de Saint-Paul est d’ailleurs bien étonnante aussi ! Cela signifie que chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, Jésus donne de nouveau son corps. À chaque messe, Il se donne tout entier : « Ceci est mon corps qui est pour vous. » Ce don est à recevoir dans la réciprocité, il ne s’impose pas. La preuve, c’est que beaucoup de baptisés ne jugent pas utile de venir à la messe ! Mais lorsque nous l’accueillons dans la foi, nous comprenons bien que cela n’est pas sans conséquence pour notre vie et pour la vie de l’Église.

Justement Saint-Paul ajoute que nous proclamons sa mort « jusqu’à ce qu’Il vienne. » Il rappelle ainsi que Jésus est ressuscité et qu’Il est vivant pour toujours, sinon il ne pourrait pas venir un jour ! Mais il évoque aussi la venue de Jésus dans la gloire à la fin des temps. En accueillant dans notre vie le don que Jésus nous fait de son corps, nous entrons pleinement dans cette espérance de vivre pour toujours avec lui.
Cette espérance, elle est déjà à comprendre de façon personnelle, c’est notre espérance de vivre avec le Seigneur après notre mort, mais elle est aussi à comprendre pour toute l’Église, car la foi chrétienne ne peut jamais se concevoir de façon individuelle. Jésus ne dit pas : « Ceci est mon corps, qui est pour toi. » C’est ensemble que nous recevons la vie de Jésus, même si nous ne sommes pas disposés à communier !
Ainsi toute l’Église, dont nous sommes les membres, continue année après année, siècle après siècle, à vivre de la vie du Christ ressuscité, jusqu’au jour où elle sera pleinement et pour toujours réunie à son Seigneur lors de ce que nous appelons la « Parousie », c’est-à-dire l’Avènement glorieux du Christ à la fin des temps.

Lors de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, on a beaucoup évoqué les 850 ans de cette église. On a fait mention des nombreux événements historiques qui s’y sont déroulés. Mais il y a un aspect pourtant essentiel dont on n’a pas beaucoup parlé, c’est le fait que, dans cette cathédrale, l’eucharistie a été célébrée tous les jours pendant cette longue histoire comme elle continue d’être célébrée chaque jour dans le monde entier.
Jésus n’a jamais cessé de redire « Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous. » Et ce signe qui nous est donné, doit nous aider à croire que l’Église du Christ, même si elle est malheureusement souvent entachée par le péché de ses membres, est fondée sur l’amour du Christ que rien ne pourra détruire, et cela « jusqu’à ce qu’il vienne. » comme Il le dit lui-même ! Cela devrait nous encourager à la confiance et à la fidélité.

Mais, je disais que l’appel de Jésus à « faire cela » en mémoire de Lui peut également être interprété comme une invitation à donner nous aussi notre vie par amour, comme Jésus l’a fait. À donner même notre corps. À nous donner corps et âme comme on dit. C’est ce que Jésus nous dit dans l’Évangile que nous avons entendu. Lorsque Jésus lave les pieds de ses disciples, il nous adresse cet appel : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Autrement dit, nous aussi, nous devons donner notre corps comme Jésus. Notre vie doit être un don d’amour, sinon elle n’a pas de sens, et elle n’a pas d’avenir avec Dieu. Or nous avons toujours bien des raisons de ne pas le faire.

Nous avons peur de perdre notre vie. Des peurs très concrètes que l’on retrouve d’ailleurs dans l’Évangile :

-    La peur de perdre nos biens comme le jeune riche qui renonce à suivre Jésus qui l’appelle. Lorsqu’on se donne par amour, on donne de sa personne, notamment dans le service des autres, mais on donne aussi de ses biens. La générosité a un coût. Elle pèse sur notre pouvoir d’achat. Elle nous oblige à des renoncements !
-    La peur de ne pas « réussir » dans la vie au sens humain du terme : argent, santé, etc. Mais n’oublions pas ce que Jésus a dit : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra… » Mt 16, 25.
-    Il y a aussi la peur de perdre notre liberté. Les jeunes couples qui accueillent leur premier enfant en font vite l’expérience. La vie de célibataire où on fait ce qu’on a envie de faire, c’est fini ! Ils sont tout entiers donnés à leur enfant qui prend une place considérable dans leur vie, mais quelle joie de se donner ainsi !

Nous pouvons en dire autant des hommes et des femmes qui se donnent totalement au Seigneur dans la vie consacrée, la vie religieuse ou le sacerdoce. Ils ne font plus ce qu’ils veulent, au sens égoïste du terme, car leur liberté, c’est justement de se donner par amour pour le Seigneur et pour les autres, et ils y trouvent une joie profonde !

Quel que soit d’ailleurs notre état de vie, y compris les personnes célibataires qui ne sont ni religieux ni religieuses, nous devons renoncer à tout égoïsme et nous mettre au service des autres par amour comme nous le demande Jésus. Notre vie est ainsi entièrement donnée. C’est une source de grande joie. C’est cela qui donne vraiment sens à notre vie et qui nous unit à Jésus pour toujours. AMEN



Laurent DOGNIN
Évêque de Quimper et Léon