La doctrine spirituelle de dom Michel

Dom Michel Le Nobletz (1577-1652) est une grande figure de prêtre missionnaire. Catéchiste, théologien, directeur spirituel, prédicateur de missions paroissiales, il a contribué au renouveau spirituel de la Basse-Bretagne dans la première moitié du XVIIe siècle. Aux chrétiens de Douarnenez (1617-1639) puis du Conquet (1639-1652), il propose une spiritualité exigeante mais accessible à tous. Pour lui, la vie chrétienne est une vie de communion avec Dieu.

Chabay 1Num21 GF 1Représentation de Dom Michel Le Nobletz par Marguerite Chabay, artiste quimpéroise (20e siècle)

Une partie des écrits de Dom Michel a disparu, notamment ceux qui étaient conservés chez les Jésuites de Quimper (avant la suppression de la Compagnie en France en 1763), comme son Journal spirituel, le traité qu’il composa sur les perfections admirables de la sainte Vierge, des écrits théologiques, les relations de ses missions et de ses expériences mystiques. Mais il est possible de retrouver l’essentiel de sa doctrine spirituelle dans les « déclarations » des cartes et dans ses lettres.

De nombreuses « cartes énigmatiques » de Dom Michel dénoncent l’oisiveté et le libertinage, la prospérité mondaine, l’avarice, l’orgueil, l’arrivisme. Ces cartes sont souvent des itinéraires : celui du bon chrétien, celui du mauvais chrétien, éventuellement celui de l’hérétique huguenot et du païen. Divers chemins symbolisent ceux de l’existence humaine : tandis que certains s’égarent et vont à leur perte, d’autres choisissent le bon chemin et parviennent à la béatitude éternelle. On peut ici se demander si ces cartes ne traduisent pas en langage populaire les deux premières semaines des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, même si cette influence a été peu soulignée jusqu’à présent.

Il faut également noter que contrairement aux taolennou postérieurs, peu de place est laissée à la méditation sur la mort dans les cartes énigmatiques de Dom Michel. On n’y trouve pas de danses macabres ou de représentations exubérantes des tourments de l’enfer. C’est pourquoi l’enseignement de Dom Michel reflète un certain optimisme : l’homme est libre de son destin.

Le Salut est bien pour Dom Michel comme ses contemporains la « seule question importante ». Comment faire son salut, quels sont les ennemis et dangers qui nous guettent dans notre vie spirituelle, quels moyens et aides peuvent nous aider à parvenir à la vie éternelle… La Rédemption est au centre de la conception du salut qu’il enseigne. Il s’agit de connaître et d’aimer Dieu le Père et son envoyé Jésus-Christ.

Connaître et aimer Dieu

Dom Michel insiste d’abord sur l’amour de Dieu : « pour aimer Dieu, trois choses sont nécessaires : la première est qu’il faut connaître Dieu, la seconde est qu’il faut se souvenir souvent de Dieu le jour, et la troisième est qu’il faut unir notre volonté à la volonté divine. » Pour Dom Michel, se souvenir de Dieu signifie faire mémoire « de sa bonté plutôt que de son infinité ou puissance ». Contrairement à l’idée trop souvent répandue, Dom Michel insiste davantage sur la bonté et l’amour de Dieu que sur sa toute-puissance, car le but de la vie chrétienne est de parvenir à la vie unitive des parfaits, l’union de « notre volonté à la volonté divine » évoquée par deux figures : « la première par deux cœurs l’un dans l’autre, savoir le cœur de l’homme enchâssé dans le cœur de Dieu, et la seconde par une âme qui embrasse son Dieu. »

En arrière-fond de l’enseignement de Dom Michel, on trouve les trois étapes classiques de la vie spirituelle, appelées, suivant le pseudo-Denys (IVe siècle), voie purgative, voie illuminative et voie unitive. Ces étapes indiquent une montée de l’homme vers Dieu au cours de laquelle il se « spiritualise ». Dans une tradition quelque peu moralisante, la voie purgative du converti est associée à la purification des vices ou péchés capitaux. Vient ensuite la voie illuminative des progressants, c’est-à-dire le temps du développement de la vie spirituelle par la progression dans la prière et dans la foi ; peu à peu apparaissent les vertus qui permettent d’affronter des situations difficiles, de faire des choix justes, même s’ils peuvent être douloureux. La voie unitive des parfaits est celle du dépassement de soi, où le chrétien atteint une maturité spirituelle et humaine telles que désormais il peut affronter jusqu’à l’héroïsme toutes les situations.

Comme l’avait noté il y a près d’un siècle l’abbé Louis Kerbiriou, ces références explicites de Dom Michel à la vie purgative et à la vie illuminative montrent « que les missions n’ont pas seulement pour but de convertir les pécheurs, mais de les faire tendre à une plus haute perfection » (« Missionnaires et mystiques en Basse-Bretagne au XVIIe siècle », Etudes, 1926).

Le mépris du monde

Le thème du « mépris du monde » est une des idées fondamentales de la doctrine spirituelle de Dom Michel. Il composa en effet trois livres sur ce thème, ainsi qu’un « petit catéchisme du mépris du monde », quatre ouvrages qui ont disparu avec une partie de ses écrits. Cette doctrine peut être difficile à comprendre aujourd’hui. Les chrétiens devraient-ils avoir peur du monde, ou être prêt à le condamner ? Le concile Vatican II nous a appris à porter un regard positif sur le monde et la vie des hommes, avec ses joies et espérances, mais aussi ses souffrances, même s’il faut parfois oser dénoncer le mal qui défigure l’homme.

Dans la Bible, le monde a deux sens : les hommes et la création (Gen. 1,10.31 : Dieu vit que cela était bon ; Jn 3,18 : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils), mais aussi le péché qui est dans le monde : égoïsme, orgueil, envie, volonté de puissance… (cf. 1 Jn 2,16). C’est évidemment dans ce dernier sens que Dom Michel l’emploie, comme la plupart de ses contemporains. Pour Dom Michel, l’esprit du monde, c’est l’esprit qui est contraire à l’Evangile et aux Béatitudes. C’est pourquoi il insiste sur le « mépris du monde » et de ses « maximes », pour s’attacher totalement à Jésus, et ne pas se laisser détourner de Dieu et de la prière. Mais cela n’empêche pas Dom Michel de relever les défis de son temps, de lancer des œuvres charitables et même de pourvoir le bourg de Douarnenez d’un maître d’école...

Dom Michel savait bien qu’il n’est pas facile d’être chrétien, d’où son insistance : être dans le monde, sans être du monde, avec la grâce du baptême, pour être prophète, rappeler que Dieu doit être au centre de nos vies, et faire grandir le règne de Dieu en nous et dans le cœur des hommes.

P. Hervé Queinnec

 Publié dans Eglise en Finistère n°278, 20 juillet 2017, p. 14-16.