Jésus aime les foules et leur parle, les soigne et les guérit. Mais il aime aussi la solitude et les endroits déserts, pour se reposer avec ses disciples et se retirer pour prier. Mais pour quelle raison se retire-t-il ?
Quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque
pour un endroit désert, à l’écart.
Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied.
En débarquant, il vit une grande foule de gens ;
il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent :
« L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée.
Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! »
Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller.
Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »
Jésus dit : « Apportez-les-moi. »
Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe,
il prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ;
il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule.
Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés.
On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins.
Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille,
sans compter les femmes et les enfants.
La foule part à la recherche de Jésus, et s’en va le rejoindre. « Quittant leurs villes, elles suivirent à pied ». Pas de barque, tant pis, on fait le tour du lac à pied. Qu’est-ce donc ce qui les pousse à entreprendre cette marche, à quitter leurs villes à la recherche de cet homme jusqu’à le suivre au désert ?
Les textes des Évangiles étant parfois très longs, d’un dimanche à l’autre on saute des passages, et il y a des chaînons manquants. De ce fait, on perd un peu les contextes dans lesquels ils sont écrits. Aujourd’hui, un petit retour en arrière est utile. A la fin du chapitre 13, après les paraboles du Royaume, et au début du chapitre 14, Matthieu rapporte deux petits récits qui ont leur importance. D’abord celui qui concerne le retour de Jésus chez lui du côté de Nazareth, où il a été très mal reçu. L’enseignement et les miracles de Jésus choquent et scandalisent les gens de son village. D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? Ils connaissent tous les membres de sa famille. Jésus leur dira qu’un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison.
Après cet événement très éprouvant pour Jésus, Matthieu en rapporte encore un autre. Le roi Hérode a fait enchaîner, emprisonner, puis décapiter Jean-Baptiste qui a dénoncé ses extravagances, et voilà qu’il apprend que grandit la renommée de Jésus. Il est alors saisi d’une frayeur royale : n’est-ce pas Jean qui revit, qui ressuscite, se demande-t-il ? J’ai liquidé un prophète gêneur, en voilà un autre qui se lève ! Les disciples de Jean viennent prendre son corps, l’ensevelissent et en informent Jésus. Et c’est à la suite du meurtre de Jean que Jésus se réfugie au désert. Peut-être est-ce là une raison de son départ. Rejeté par les siens, menacé de mort lui aussi, découragé comme autrefois le prophète Élie, il se retire. Mais ce qui va changer le cours des choses c’est l’attitude des foules à son égard.
Quand Jésus apprend ce qui était arrivé à Jean, il part en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprennent et, quittant leurs villes, elles le suivent à pied, et même le précèdent. Face à cette foule, Jésus est bouleversé. Il avait été déçu par l’échec de ses appels à la conversion : il s’était mis à « faire des reproches aux villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu’elles ne s’étaient pas converties » (11,20). Puis il s’était irrité face la frilosité des villageois de Nazareth, enkystés dans leurs coutumiers et repliés sur leur petit monde, où chacun doit rester conforme à son rôle et son rang.
Jésus assume ces échecs, face à la marche au désert de ces foules pour le rejoindre. Leur cœur a été touché par sa parole de vie et de tendresse, par ses signes d’espérance et de guérison ? Elles sont sans doute affamées et assoiffées de sens, dans un monde où règnent l’injustice et la violence. En quête d’un monde autre, où l’on se régalerait d’une nourriture spirituelle savoureuse, comme le dit Isaïe. Qu’est-ce que le pouvoir arbitraire d’Hérode, ce tyran ridicule et barbare, face au courage de Jean-Baptiste, le prophète aux mains nues qui a baptisé le peuple dans les eaux de la justice, de l’amour, de la liberté du Dieu vivant ?
Jésus prend le relais de Jean dont il admire le courage. Comme si son cœur se réveillait et « il est saisi de pitié envers cette foule ». Ses mains reprennent force et se remettent à guérir les infirmes, puis à nourrir la foule de sa parole. Il s’inspire de ce que proclamait le prophète Isaïe. C’est la première lecture de ce dimanche.
Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer.
Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses,
vous vous régalerez de viandes savoureuses !
Prêtez l’oreille ! Venez à moi !
Écoutez, et vous vivrez.
Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle :
ce sont les bienfaits garantis à David.
Lui, j’en ai fait un témoin pour les peuples, pour les peuples, un guide et un chef.
Le soir venu, les disciples supplient Jésus de renvoyer la foule. Qu’ils aillent chercher de quoi manger, pensent-ils ! Jésus inverse leur perspective. Sa logique est celle du don de soi, de la grâce et non de l’achat et de l’argent. Il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ce qui peut signifier : Donnez-leur ce qui vous reste. Mais on peut aussi rapprocher cette invitation du Christ de ce qu’il a fait et dit lors de la Cène : « Ceci est mon corps pour vous, prenez et mangez ». Il invite les disciples à donner de leur propre personne : devenez et soyez pour cette foule une nourriture, comme je le suis et comme je le serai pour vous et pour la multitude, quand sera venue pour moi l’heure du don total de moi-même.
C’est sur le peu de pain et de poissons qu’il reste aux disciples que Jésus prononce la bénédiction. Ce sont eux qu’il invite ensuite à partager la nourriture et à la donner à la foule. De même qu’il nourrit et enrichit ses frères humains de sa pauvreté, il révèle à ses disciples que telle est aussi leur mission. Il les invite d’abord à entendre les clameurs de toutes les misères du monde, puis à continuer de faire retentir le cri d’Isaïe. L’eau, le lait et le vin que nous avons à vous offrir de la part de Dieu ne s’achètent pas, ils sont gratuits !
Ce cri prend à rebours les pratiques de nos sociétés d’aujourd’hui. On n’y apprend guère le partage, le don gratuit de soi-même. On y pousse à chercher des fausses valeurs, à la recherche du profit, à la consommation de biens matériels parfois inutiles. On déshabitue les gens de puiser dans leurs ressources pour prendre en main leur propre destin, on les abreuve de discours vides et on les prive de la parole. Saint Paul invite les chrétiens de Rome à l’imiter, lui qui a tout quitté pour suivre le Christ :
Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ?
la détresse ? l’angoisse ? la persécution ?
la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ?
Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs
grâce à celui qui nous a aimés.
J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes,
ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances,
ni les hauteurs, ni les abîmes,
ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu
qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur.
Evangile selon saint Matthieu – Mt14, 13-21