La liturgie de ce dimanche se présente comme une troisième fête d’Épiphanie. Après la nativité de Jésus, sa manifestation aux mages, le voici adulte qui « paraît » en public après un long anonymat dans un village d’où, disait-on, « rien ne pouvait sortir de bon » (Jn 1,46). Il agit et prend la parole pour la première fois.
Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean,
pour être baptisé par lui.
Jean voulait l’en empêcher et disait :
« C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! »
Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment,
car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »
Alors Jean le laisse faire.
Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent :
il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui.
Et des cieux, une voix disait :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie. »
Mt 3 13-17
Ce récit de Matthieu est bref mais dense. On y entend trois prises de parole, par trois voix différentes. Celle de Jean le Baptiste d’abord, figure prophétique du Premier Testament ayant inauguré un baptême de conversion et invité le peuple à être prêt pour la venue du Messie. La voix de Jésus, et la première parole qu’il prononce dans l’Evangile selon saint Matthieu. La voix qui vient du ciel enfin qui révèle que cet homme Jésus est Fils bien-aimé du Père. Jean qui avait annoncé la venue du Messie, le reconnaît en la personne de Jésus. Il est surpris et dérouté de le voir demander d’être baptisé par lui, comme si le Messie avait lui aussi besoin d’une conversion. La parole de Jésus est surprenante aussi : « Pour le moment, laisse-moi faire », dit-il ; un moment inaugural qui sera suivi de bien d’autres moments. Un moment qui est un « accomplissement », ce mot cher à Matthieu, car Jésus vient accomplir ce qui avait été annoncé avant lui. Il s’inscrit dans la lignée spirituelle du peuple de l’Alliance. Une façon, une manière de révéler « ce qui est juste » aux yeux de Dieu. On imaginait que Dieu se révélerait comme au Sinaï, ainsi que le décrit le psaume 28 de ce dimanche : « Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre, le Seigneur domine la masse des eaux. Sa voix éblouit, elle fracasse les cèdres, elle taille des lames de feu ».
Toute autre est et sera la manière nouvelle dont Dieu se révèle au monde en son Fils. Une manière de s’ajuster à l’expérience humaine de tous, en choisissant d’être roi d’humilité et de service, en se plaçant dans une posture de dernier et non de premier. C’est « d’en bas » qu’il va se révéler comme le juste des justes. Cependant, dans le récit de Matthieu, c’est « d’en-haut », du plus haut des cieux que se fait entendre la voix qui révèle sa divinité de Fils bien-aimé du Père, et c’est dans la pacifique douceur d’un vol de colombe que l’Esprit descend sur lui. Un auteur chrétien anonyme du 2e siècle a merveilleusement exprimé la nouveauté de cette manière, de cette pédagogie de Dieu, qui sera aussi dans tout l’évangile la pédagogie du Christ.
« C’est lui, le Christ, l’auteur de l’univers, que Dieu a envoyé aux hommes ; non certes, comme une intelligence humaine pourrait l’imaginer, pour la tyrannie, la terreur et l’épouvante ; nullement, mais en toute bonté et douceur, comme un roi envoie le roi son fils, il l’a envoyé comme le Dieu qu’il était, il l’a envoyé comme il convenait qu’il le fût pour les hommes : pour les sauver par la persuasion, non par la violence ; il n’y a pas de violence en Dieu. Il l’a envoyé pour nous appeler à lui, non pour nous accuser : il l’a envoyé parce qu’il nous aimait, non pour nous juger. » (Lettre à Diognète)
Le texte de Matthieu se présente comme un prologue dans son Evangile. En peu de mots se manifeste la foi trinitaire de l’Eglise naissante. L’esprit de Dieu sous l’apparence de la colombe, la voix du Père de tout amour, et le Fils bien-aimé. Une foi trinitaire que l’on trouve affirmée aussi à la toute fin de l’Evangile, dans un contexte baptismal encore.
« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples,
baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ;
et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés.
Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28, 19-20)
Ainsi, Jésus vient changer les règles de la justesse, ou de la justice, dans la manière dont Dieu se manifeste en son Fils comme Dieu-Sauveur. Il considère que pour lui la parfaite justesse consiste à prendre place humblement dans un cortège de pénitents, celui de l’humanité telle qu’elle est, en ce qu’elle a de mauvais, et aussi en ce qu’elle a de meilleur puisqu’elle reconnaît son péché et vient au Jourdain poussée par un désir de renouvellement de sa santé spirituelle, de sa générosité. Cette manière dont Jésus s’y prend pour inaugurer sa mission confirme en tous points ce qu’annonçait le prophète Isaïe :
Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur.
J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit.
Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton,
il ne fera pas entendre sa voix au-dehors.
Il ne brisera pas le roseau qui fléchit,
il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité.
Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre,
et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois.
Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ;
je te saisis par la main, je te façonne,
je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations :
tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres.
Is 42, 1-4.6-7
L’Esprit de Dieu descend sur Jésus comme une colombe douce et légère, fragile et ténue, sans violence ni arrogance. Annonciatrice déjà de ce qu’il dira de lui-même à tous ceux qui ploient sur les fardeaux, à tous les petits et les pauvres chez qui faiblit la mèche de l’espérance et dont le cœur est tout froissé par les épreuves de la vie. « Venez à moi, je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. » Les Actes des apôtres nous racontent ce qu’on pourrait appeler l’épiphanie de l’Eglise en la personne de saint Pierre. Son entrée en communication avec le monde non-juif. Dérogeant aux préceptes de sa religion, le voilà entré chez un païen, s’inspirant du comportement de Jésus et de sa manière de respecter tout être humain, de se considérer comme le Seigneur et le serviteur de tous.
Quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine,
il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial :
il accueille, quelle que soit la nation,
celui qui le craint et dont les œuvres sont justes.
Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël,
en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ,
lui qui est le Seigneur de tous.
Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs,
depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean :
Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance.
Là où il passait, il faisait le bien
et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable,
car Dieu était avec lui.
Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait
dans le pays des Juifs et à Jérusalem.
Ac 10 34-38
La fête du baptême de Jésus nous apporte un éclairage important sur le sens du baptême chrétien aujourd’hui. L’histoire n’a souvent retenu que sa nécessité pour le salut personnel et la purification du péché originel. La liturgie de ce dimanche nous invite à le considérer comme un envoi en mission, comme l’inauguration d’une vie nouvelle, d’une manière neuve d’envisager nos relations humaines, d’envisager aussi la manière de transmettre la bonne nouvelle. Non pas une manière autoritaire, tapageuse, séductrice, désireuse d’embrigader et de convaincre en utilisant tous les artifices de la pression, mais une manière faite de douceur, de respect, de dialogue.
Évangile : selon saint Matthieu – Mt 3, 13-17